J'ai un module sur l'organisation apprenante...  
     
  Il s’agit d’un entretien accordé le 18 mai 2010 par l’Equipe Vitruve à une institutrice qui prépare un mémoire sur les écoles différentes. Elle nous a été adressée par François Muller (1). C’est elle qui a retranscrit l’entretien.
J’ai corrigé certaines négations manquantes et supprimé quelques « donc ». J’ai aussi ajouté quelques notes de renvois en fin d’article pour préciser certains noms ou certains points et un titre, tiré de l’entretien (Le rédacteur).
 
 

Les enseignants de l’école Vitruve m’accueillent en première partie de leur réunion d’équipe. L’ambiance est détendue : du vin et des chips sont sur la table. Une personne est partie commander des pizzas pour le dîner. Ils m’expliquent qu’à chaque réunion, c’est une personne différente qui gère l’ordre du jour et les tours de paroles (et la gestion du repas).

Gégé (2) : Avant de te dire là où on en est, il aurait été intéressant que nous sachions de quoi parle le mémoire ?

Moi : Je viens dans les écoles qui ont des démarches innovantes ou qui sont dans des démarches d’expérimentation. François Muller m’a parlé de l’organisation atypique de votre école qui a une organisation collégiale, donc j’aimerais connaître le fonctionnement de l’école, avoir votre point de vue, votre ressenti ainsi que celui des enfants.

Isabelle (3) : Sur le site de la MAIE (4), tu auras plein d’informations sur l’organisation collégiale, la pédagogie de projets. Tu auras beaucoup, beaucoup de choses sur notre école.

Gégé : T’es en forme aujourd’hui ! Donc, elle peut repartir, c’est ça ?

Rires des membres de l’équipe. Ils décident alors de faire un tour de table pour se présenter.

Chantal (5) : Je m’appelle Chantal, je suis institutrice ici, depuis 1992. Je travaille cette année avec les élèves du Cycle Terminal, CT (6). Ils sont 48. Nous travaillons à deux : je travaille avec Gégé.

Gégé : Donc : Gégé. Je suis là depuis octobre 1976. Ce qui m’intéresse, c’est ta question sur l’atypisme. Le côté atypique, ça j’aime bien. Je répondrai après. Je pense qu’on est tous un peu atypique, quand même, d’être là. L’organisation apprenante, là ; c’est un fonctionnement collectif qui n’est pas quelque chose d’atypique dans une société donnée, c’est atypique dans l’éducation nationale. Voilà. C’est juste ça que je voulais dire. On reviendra sur le postulat de l’éducation nationale qui n’est pas de faire du collectif. Si tu veux : c’est assez normal qu’il n’y ait pas de collectif dans l’éducation nationale, et que nous, on soit atypique.

Laurence (7) : Je m’appelle Laurence. Je suis là depuis 6 ans, et pour moi c’est un deuxième métier. Je n’ai connu que cette école. Je suis venue tout de suite là. Comme personne ne la demandait cette année-là, je l’ai eue tout de suite. Même en étant une vieille débutante. Cette année, je m’occupe du Cycle Intermédiaire, CI, qui sont ici des doubles niveaux CE2-CM1, par choix.

Isabelle : Moi, je suis Isabelle. J’occupe une fonction atypique de l’éducation nationale cette année, qui s’appelle : la coordination. Je suis enseignante au même titre que tous mes camarades, mais on est 10 sur l’école pour l’équivalent de 9 groupes classes. Il y a donc un instit supplémentaire qui, chaque année, prend cette fonction de coordinateur, pour un an, voire deux exceptionnellement. Ça se fait par roulement, coopté par l’équipe. On discute ensemble pour voir qui prend ce poste. Ce qui est atypique dans cette fonction, c’est que d’être à la coordination et non pas à la direction, fait qu’il y a effectivement, du coup, un partage du travail, des tâches, des enfants. Je travaille aussi avec des enfants, ce qui est vraiment atypique et exceptionnel par rapport aux autres directeurs de Paris, qui sont eux aussi déchargés de classe, mais dont le temps de travail face à des enfants est quasiment inexistant. J’assure les fonctions administratives, mais en partage un certain nombre avec les autres. Du coup, ça permet une redistribution du temps avec les enfants ou de travailler à deux. Le fait d’être une direction collégiale va entraîner sur l’école une répartition du travail qui est complètement différente. Moi, je suis dans l’école depuis 83.

Yves (8) : Moi, je suis là depuis 4 ans en demi-pension, à mi-temps complètement atypique, à mi-temps thérapeutique (Rires autour de la table). Sans déconner, pour tous les gamins, ça ne se passe pas pareil dans les autres écoles. Dans les autres écoles, les gens, ils râlent, mais il ne se passe rien. Je ne serai pas là, l’année prochaine, parce que bon… il y a, non seulement la fatigue, mais aussi le fait de ne pas participer à ce que tu disais, Isabelle : tout ce qui est organisation de l’école. Il n’y a que les récréations, c’est difficile. C’est difficile de ne faire que la moitié. Ailleurs, ça ne se passe pas comme ça et je ne vois pas trop où aller après. Ici, il y a un côté optimiste, c’est des gens qui aiment la vie, prennent les choses du bon côté et puis qui arrangent les choses. Avec eux, on se sent bien, quoi.

Violaine (9) : Violaine donc. Moi, je bosse avec Yves, avec le groupe CE1 cette année, un groupe de 48 enfants. Je suis à l’école depuis 5 ans maintenant. Voilà, déjà 5 ans. Ce n’est qu’un début.

Christiane (10) : Moi, mon arrivée est atypique car je ne me destinais pas du tout à l’enseignement. J’y suis venu parce que c’est Vitruve. J’étais instit à Vitruve de 72 à 2002. Depuis, je reviens dans le cadre d’un partenariat avec l’école Freinet (11) au Sénégal. C’est très atypique qu’il y ait des écoles Freinet au Sénégal, en Afrique de l’Ouest en général. Voilà, parce que si je parle sur 30 ans, ça va faire un peu long.

Isabelle : Alors, après, il y a les deux instits de CP (Il s’agit de Frédéric (12) et Aurélie (13) ) qui sont en classe verte…

Chantal : Et deux autres instits de CI qui vont arriver.

Isabelle : Ah bah oui, il est où ?

Chantal : Il (Il s’agit de Fabien(14) ) a une réunion de copropriété. Il va arriver à 19h. Et Arnaud (15) va arriver. Je ne sais pas ce qu’il fait. Il fait les courses, peut-être ? Il a commandé des pizzas ? Et puis c’est tout, tout le monde est là, sinon, on a fait le tour.

Violaine : Ce Master, c’est un Master de quoi ?

Moi : C’est un Master « Education et formation », et j’ai pris l’option « conception de projets et de dispositifs de formation » pour m’orienter davantage vers la formation d’adultes. C’est le même Master que les étudiantes qui préparent le concours de professeur des écoles, mais comme je l’ai déjà, j’ai pris cette option. J’ai eu des matières comme la gestion de projets, j’ai un module sur l’organisation apprenante, la conception d’une formation…

Violaine : le Master 1, c’était quoi ?

Moi : J’ai eu le Master 1 grâce à une validation des acquis. Les cinq années d’instit m’ont permis d’obtenir cette VAE. Mais pour ce Master, le Master 1 n’existe pas encore. Cette année, c’était du contrôle continu. On a quelques dossiers à rendre et un mémoire à faire et à soutenir.

Chantal : Et donc, après, tu formerais les instits ?

Moi : Si je trouve un poste, oui cela m’intéresserait. Former des instits ou des équipes, on verra.

Isabelle : Mais il y a une structure de formation ? Parce qu’avec le flou artistique qu’il y a autour des IUFM (16) , il y a les derniers professeurs des écoles qui arrivent et il y a les premiers étudiants de Master qui cherchent des écoles d’accueil, des écoles pour les former.

Moi : Oui c’est vrai que cette année, il y a beaucoup de monde qui arrive et que l’avenir dans la formation est plutôt incertain. Mais bon, on verra bien si ce Master me sert ou pas. En tout cas, le mérite qu’il aura eu c’est de me faire sortir de mon école, de me faire rencontrer d’autres équipes, d’autres fonctionnements. Ça m’a ouvert l’esprit. Ça m’a fait du bien. Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment vous fonctionnez, de voir le vécu de votre école.
Donc, si j’ai bien compris, vous êtes tous enseignants ici et chaque année ou tous les deux ans, il y en a un qui prend plus de responsabilités au niveau de la direction, c’est ça ?

Gégé : Voilà.

Isabelle : Cette personne est déchargée de classe. Le coordinateur travaille avec des enfants à plein d’autres niveaux. Il y a un groupe d’enfants coordinateurs qui est déchargé de classe, lui aussi, pendant quelques heures par semaine pour travailler avec le coordinateur sur quelques projets en fonction de ce qui nous arrange sur l’année, si les besoins sont plus sur tel ou tel groupe, à différents moments de l’année. Donc ça fait un adulte supplémentaire.

Chantal : On est 10 enseignants pour 9 groupes.

Isabelle : Après, celui qui est déchargé officiellement se charge de tout ce qui concerne la représentation administrative de l’école. Et bien, cette année-là, cet adulte-là a un peu plus cette fonction que les autres. Les autres, ils sont dans les classes avec les mômes. Mais, en même temps, il y a des choses que les autres adultes prennent en charge, d’habitude prises en charge par le directeur. Ce qui fait que le coordinateur a un peu plus de temps, justement, pour travailler avec des groupes d’enfants. Par exemple : les comptes de la cantine, de l’étude, les ateliers bleus, tout un tas de choses pour lesquelles on serait parti parfois en réunion d’équipe pour x raisons. En tout cas, toutes les décisions sont prises de manière collégiale. Tous les mardis soirs, on a une réunion d’équipe pendant plusieurs heures, tous ensemble, c’est notre organe de pilotage.

Moi : C’est tout type de décision ?

Isabelle : Oui, ça peut être administratif, pédagogique, les différents projets…

Gégé : Le problème, ici, c’est comment arriver à te répondre sans parler le langage de l’ennemi, tu vois ? Parce qu’on parle toujours avec le langage de l’ennemi. On parle « administratif », on parle « classe »… On parle comme ça. Alors que l’objet « Vitruve », il faut arriver à le définir en tant qu’objet politique. C’est un objet politique. C’est un lieu, c’est un espace, c’est un temps. C’est quelque chose sur lequel travaillent des gens. Tu vois, c’est comme ça qu’on est atypique. Ça explique aussi pourquoi c’est difficilement conciliable, difficilement transférable. Je crois que ce n’est pas facile. C’est vrai qu’on est toujours embourbé dans le descriptif et qu’on en revient toujours à essayer de décrire l’école telle qu’elle n’est pas, par rapport aux autres écoles. Tu vois ? On va décrire quelque chose qui est l’objet commun à toute l’éducation nationale comme si ces objets, comme si les écoles, fonctionnaient toutes pareil. Enfin bon, ça c’est ce qu’on essaie de nous faire croire… En fait Vitruve, ce n’est pas ça, c’est un objet politique. Sur lequel agissent des gens. Ils agissent un peu de manière… n’importe comment, n’importe comment ! C’est vrai qu’on a une coordination, mais toute cette organisation qu’on a aujourd’hui, toute cette structuration, elle débouche d’une histoire. C’est le résultat d’une histoire. On n’est pas parti en disant « tiens, on va faire une coordination, on va travailler à deux, on va travailler en équipe… » Non ! Tout ça, ce sont des possibilités de réponses qu’on trouve à la nécessité d’agir, à la conception qu’on a tous, plus ou moins, de ce qu’est l’éducation. L’objet politique, c’est l’éducation. Et l’éducation, dans le monde occidental, dans la France républicaine, ça s’exprime au niveau de l’école primaire dans des lieux qu’on appelle « école ». C’est là que l’éducation se déroule depuis 150 ans. Et c’est donc sur cet objet-là qu’un groupe de gens, dans les années 60, après dans les années 70, après dans les années 80, agissent. Un groupe de gens un peu bizarres, un peu atypiques. Mais voilà, c’est ça, c’est de cet objet politique-là dont on doit parler. On peut décrire le truc après, on peut décrire en disant : voilà, il y a une coordination, mais tout ça, ça débouche, c’est une conséquence. Tu vois ? C’est vrai qu’on a du mal à décrire la chose et qu’on la décrit toujours par la conséquence. Je pense que, peut-être, on peut essayer de chercher une autre manière, on peut essayer de parler autrement. Je ne sais pas ce qu’en pensent mes chers collègues ? Ce n’est pas pour vous critiquer. J’essaie de voir comment on peut, peut-être, aborder le truc autrement. Je pense que c’est une école, ici, voilà, et qu’il n’y en a pas beaucoup dans l’éducation nationale, contrairement à ce qu’elle dit.

Moi : Alors moi, ça m’intéresse d’entendre vos valeurs et votre école.

Isabelle : Je crois qu’il faut essayer de commencer par là. C’est-à-dire qu’on vient tous les jours, tous les matins, travailler avec des gens. Il y en a 240 à l’état « enfant », une quinzaine à l’état « adulte » et cet ensemble est une communauté de gens avec lesquels on va travailler tous les jours et qu’on considère au niveau global. Il y a cette globalité au niveau de la population de la communauté éducative et puis il y a aussi au niveau du temps. On vient passer des journées, on ne vient pas passer des heures, on ne vient pas passer des moments, on vient passer une journée. Du matin qui commence à notre arrivée, l’accueil, la mise au travail, etc. jusqu’au soir avec le dernier enfant parti, voire après, avec réunion ou autre. Il y a un espace-lieu qui est une école dans sa globalité et il y a un espace-temps qui est aussi une globalité du matin jusqu’au soir. À l’intérieur de cette globalité école, c’est comme ça que je le vois, il y a un certain nombre d’enfants différents, de milieux différents qui doivent arriver à cohabiter et à apprendre ensemble. À apprendre sur plein d’outils différents avec des supports différents et en interaction puisqu’ils sont ensemble dans une école. Ils ne sont pas dans des cases, ceux qui ont 6 ans, ceux qui ont 7 ans… Il y a forcément des moments où ces enfants vont se rencontrer, il y a des moments différents pour faire des boulots différents et nous, en parallèle, c’est l’aspect qui me semble aussi atypique, c’est que notre fonctionnement est semblable. On va amener les enfants à se rencontrer parce qu’on pense qu’il y a des choses à échanger, à apprendre ensemble, et nous, du coup, on va faire la même chose. Cela veut dire que, même s’il y a des référents comme on s’est présenté là, il n’est pas question, enfin, ce n’est même pas dans nos têtes de se dire : « je ne peux pas intervenir sur les grands parce que je suis avec les petits »… S’il y a une rencontre petits/grands, moyens/grands, ou autre, les adultes aussi sont à même, sont capables, sont volontaires pour changer de niveau. Aussi bien au niveau de l’âge qu’au niveau du nombre, et être capable de travailler avec 3, avec 10, avec 70, avec 200 enfants, selon l’événement qui va être organisé avec ça. Je ne sais pas si c’est clair, mais il y a cette espèce de dimension-là. Pour moi, c’est ça l’école. Il y a cette globalité. Il y a aussi les murs. Ça s’entretient, ça se répare, c’est fait aussi pour en sortir car il y a aussi un extérieur à rencontrer. Tout ça, c’est l’école, c’est l’école qui n’est pas figée en petites cases, mais c’est une rencontre perpétuelle. C’est pour ça que Gégé dit que c’est difficile à expliquer parce que ça bouge tout le temps.Et du coup quand on explique, qu’on essaie de donner un moment figé, une photographie d’une année ou même pas d’une année, d’un mois, ou même pas d’un mois, d’une semaine ou d’une journée, l’emploi du temps d’une journée ne veut pas dire grand-chose, parce que, tout à coup, il va y avoir une opportunité ou parce que le voisin a fait un truc qui ne va pas, et comme quand on habite à côté d’un voisin, on va s’occuper d’essayer de régler l’histoire, sinon ça ne peut pas fonctionner, tu vois ?

Gégé : Cela veut dire qu’on vit dans le même immeuble et, par rapport à cette phrase : on n’est pas une organisation apprenante, on est des apprentis qui nous organisons. Ce n’est pas pareil du tout. Parce qu’en s’organisant, nous aussi, on est des apprentis. Dans le terme même « d’organisation apprenante », tu sens que tu as la structure qui va définir le sens de la vie. Non. Je répète : l’organisation occidentale dans la République française dit que l’éducation se déroule dans les écoles. C’est un postulat. On n’est pas obligé d’être d’accord avec ça, on n’est pas obligé. On pourrait même être contre. Je suis assez contre. Mais pour l’instant, c’est comme ça, c’est là que les gosses se trouvent. On considère que c’est là-dedans que ça se fait. Donc, on est là aussi. Mais on est des apprentis qui organisons les choses. Et en organisant, on apprend et on est apprenti comme les gosses. On est à des niveaux différents puisque, évidemment, on est adulte, on a plus d’expériences, plus de savoirs, plus de connaissances. Bon d’accord… On n’est pas au même niveau, n’empêche qu’on est, quand même, des apprentis en train d’organiser quelque chose qui permet d’améliorer l’apprentissage de tout le monde, nous compris. Après, il y a des réponses. Ce sont des réponses techniques, des réponses logiques. Mais comme on les décrit toujours d’abord, on croit que c’est ça qui a inventé, défini le truc. Non ! C’est le sens qui a inventé la structure, pas la structure qui a inventé le sens. À Vitruve, il faut toujours essayer de travailler ce truc de retourner la chaussette à l’envers pour regarder un peu, putain, comment elle est faite, quoi ! Il faut creuser le truc.

Moi : Organisation apprenante, il ne faut pas s’attacher à ce mot.

Gégé : Le mot est intéressant parce qu’on peut s’en servir pour le retourner ensuite.

Moi : Le référent qui me suit est sociologue, et les sociologues, ce type d’organisation, cette façon de voir et d’organiser les choses, ils l’ont placé sous le thème « organisation apprenante ». Ils ont essayé de nommer les choses. Mais je ne veux pas qu’il soit enfermant, qu’il nous bloque.

Gégé : Je trouve que c’est intéressant comme terme parce qu’il décrit la langue des dominants. Bon, la langue des dominants, elle décrit les choses comme ça. Je ne dis pas que ce sont des méchants, les dominants, je dis simplement que nous, ce n’est pas ça, ce n’est justement pas ça. Cette classification nous enferme. Les sociologues ont une idéologie, ils sont enfermés dedans et ils essayent de décrire le monde tel qu’ils le connaissent habituellement. Bon, ben nous, on n’est pas dans le monde habituel, ici. Voilà. Et en même temps, on professe, on essaie de projeter un certain nombre de propositions qui pourraient être celles d’une société apprenante. Et non pas cette structuration, cette segmentation qui règne dans les écoles. L’école, c’est la classe. C’est vrai que c’est un mensonge incroyable, tout le monde y croit encore qu’en France il y a des écoles. Moi, ça me scie : à chaque fois qu’on parle des écoles… Mais ça n’existe pas, les écoles, en France ! Il y a des classes, c’est tout. D’ailleurs, l’administration ne s’y trompe pas, elle appelle ça : classe administrative, c’est-à-dire que toute la gestion de l’éducation nationale est basée sur des classes administratives au niveau élémentaire. Il ne faut pas qu’on nous raconte des histoires sur « les écoles ». À Paris, évidemment, on les a regroupées parce qu’il y a une urbanisation telle qu’on fait rentrer tous les enfants dans une école, dans un lieu avec 10 personnes qui s’en occupent. C’est tout. C’est une organisation. Les écoles, ça n’existe pas, en France. Quand on dit « école », c’est-à-dire un lieu collectif visible, c’est un mensonge. Ce n’est pas vrai. Ça n’existe pas. Nous, on essaye de le faire vivre, cet idéal, mais ce n’est pas l’école, c’est quelque chose, une société apprenante, un lieu apprenant, un espace géré par des adultes, des enfants, un extérieur, un intérieur, avec une porosité là-dedans. Comment on travaille cette porosité ? Ou pas ? Jusqu’à quel point ? Est-ce qu’on la travaille bien ? Est-ce qu’on l’a plus travaillé avant qu’aujourd’hui ? Pourquoi ? Toutes ces questions se posent, mais c’est ce truc-là, cet objet politique-là qu’il est intéressant de décrire. En disant ce qu’on dit là, on le décrit. Plus que de dire, ben voilà : on est plus ou moins 9 classes administratives avec un délégué qui est au poste de coordination. Car ça, c’est une conséquence dans l’histoire de Vitruve, une conséquence.

Isabelle : Parce qu’en plus, je pense qu’en le présentant comme ça, ça entraîne la remarque de certains de dire, à ce moment-là, pourquoi est-ce que vous ne le feriez pas avec un directeur ? Si tu décris la chose comme ça, on peut avoir 9 classes qui fonctionnent comme ça, de temps en temps, avec une personne qui est « gentille », « compréhensive », tout ça…

Gégé : Pourquoi ça ne fait pas tâche d’huile ? Tu sais, la question à deux balles qu’on nous sort dans les réunions d’informations ou dans d’autres types de réunions. Pourquoi Vitruve, ça ne fait pas tâche d’huile ? Dans la question, il y a la réponse. Évidemment que l’éducation nationale ne peut pas transférer ce truc-là. Ce n’est pas possible. Ou alors, il va falloir qu’elle change de fond en comble. Qu’elle s’écroule… Bon, ben peut-être qu’elle s’écroule. Autrefois, on comparait l’éducation nationale à l’Armée Rouge. L’Armée Rouge, c’est fini. L’éducation nationale, ça tient toujours. Plus fort que l’Armée Rouge ! Est-ce que ça veut dire que c’est le dernier régime totalitaire qui continue ? Il est vrai qu’aujourd’hui, il y a comme une maladie dans l’éducation nationale : les abréviations. De nos jours, on ne parle plus qu’avec des abréviations, des mots comme ça, raccourcis, dans une langue comme ça. Et, en fait, j’ai appris que dans les années 20, au moment de la montée du stalinisme en Union Soviétique, c’était une maladie de l’URSS. Tout était en sigle. On parlait en sigle. Voilà comme on se met à ressembler à un régime totalitaire et comment on peut penser que l’éducation nationale, c’est le dernier régime totalitaire… (Rires des collègues). Et je ne vois pas comment un régime totalitaire pourrait admettre ou projeter de tels types d’organisation. Ce n’est pas pour ça qu’on n’a pas notre utilité. L’éducation nationale est juste une réponse technique et technocratique à une gestion de l’apprentissage dans notre pays. Rien de plus. Ce n’est pas le monument que voudraient défendre tous ces gens qui disent vouloir sauver l’éducation nationale. C’est juste une réponse historique. D’ailleurs, avant, ça s’appelait Instruction Publique, pas éducation nationale. C’est vrai que, systématiquement, on nous demande : « pourquoi, ça ne prolifère pas ? ».

Moi : La question que je me pose en vous voyant ici, c’est une histoire humaine avant tout, c’est une rencontre de gens qui ont les mêmes valeurs, les mêmes façons de penser…

Gégé : Oui, mais dans les écoles lambda aussi, c’est humain, il ne faut pas non plus exagérer !

Moi : D’accord, mais il y a quand même une façon de voir les choses et d’y travailler. Il y a une façon de voir l’école.

Gégé : Voir l’éducation, en tous cas…

Moi : Voir l’éducation et le rôle qu’elle doit jouer dans le système français.

Gégé : Oui, dans la société, quelle qu’elle soit.

Laurence : Le projet est très… le fait de faire, ça embarque. Enfin, moi, je me suis laissé embarquer. Je suis venue en stage ici l’année où j’ai passé le concours, je ne connaissais rien à l’éducation, et le projet m’a embarqué. C’était pas la théorie. J’ai trouvé ça génial. Voilà, donc je ne sais pas si ce sont les idées, si c’est le fait de faire des choses ensemble qui embarque dans un truc, mais c’est en faisant, que d’un coup, tu réalises effectivement. Enfin, moi, c’était un peu comme ça. C’est en faisant que tu réalises quelle portée politique ça a. Au départ, je ne l’avais pas forcément.

Isabelle : En même temps, tu acceptes, tu choisis de te laisser embarquer ou pas.

Laurence : Oui.

Isabelle : C’est comme ça que tu te laisses embarquer.

Gégé : Je trouve ça très humain, moi, c’est très humain.

Isabelle : Moi aussi.

Gégé : C’est plein d’humanité.

Chantal : On comprendra, avec ce que vient de dire Gégé, que l’éducation nationale ne soit pas tentée de créer d’autres écoles qui ressemblent à celle-ci. Pour moi, il a été beaucoup plus facile de rejoindre une équipe qui travaillait déjà comme ça, même si je ne savais pas trop, au départ, où je mettais les pieds. J’en avais une idée très vague. J’avais surtout une idée très nette de ce que je ne voulais pas. Je pense que c’est beaucoup plus facile de se raccrocher à une école qui existe déjà, qui a une histoire en plus, plutôt que de se mettre à créer une autre école qui travaille différemment. On a l’exemple, il y a quelques années, d’un lycée qui voulait travailler autrement. Ils ont discuté, ils ont fait des réunions pendant des mois et des années, mais en fait je crois que personne ne voulait la même chose et personne n’a pu s’accorder et commencer à démarrer. Il doit y avoir d’autres raisons, mais je pense que c’est beaucoup plus difficile de se mettre à plusieurs en disant qu’on va créer quelque chose de différent plutôt que de se raccrocher à une équipe qui existe déjà. Parce qu’en fait, ce n’est pas si compliqué de venir dans cette école.

Gégé : Ce serait intéressant de chercher comment les lieux atypiques, lycées, collèges, ont démarré. Je suis prêt à prendre le pari que tous les lieux comme ça qui se sont mis en place, se sont créés parce qu’il y avait un groupe de gens qui ont décidé ça, un jour. On est dans le concret. On n’est pas dans la mise en accord des valeurs de départ, ce n’est pas vrai. Parce que tu ne te mets jamais d’accord, vraiment d’accord.

Moi : C’est pourtant, quand on lit l’historique de votre école sur le site, ce qu’a fait Gloton (17), le fondateur de Vitruve. Il croyait en certains principes et après il a lancé son truc. Les gens qui l’ont suivi, ils partageaient ça quand même.

Gégé : Ah oui, mais il y en a plein qui ont cru avant lui et puis qui ont cru après lui, aussi. La différence avec Gloton, c’est, que lui, un jour, il a dit : « Je suis inspecteur de l’éducation nationale, maintenant, je vous emmerde tous, je vais aller voir si je peux avoir le feu vert, là-haut… », et ils lui ont dit : « On vous donne le feu vert, mais c’est vous qui prenez tout sur le dos en cas de problèmes. ». Lui, il était déjà dans la combine, il était déjà dans la bagarre , il était déjà militant de l’éducation nouvelle avec d’autres instits qu’il connaissait. Ils étaient déjà un groupe prêt à rentrer dans un truc. Un moment donné, il a dit : « On va choisir un endroit où on ne va pas nous embêter. Le meilleur endroit où on ne va pas nous embêter, c’est un endroit où ça ne marche pas. On ne va pas aller dans le 16ème. Je suis inspecteur, je me fais nommer dans le 20ème… ». Lui, il est enfant du 20ème, il est né dans le 20ème, il connaît, il y a en plus un rapport de classe dans tout ça. Avec ses collègues militants de l’éducation nouvelle, le GFEN(18) qui était, à l’époque, un mouvement pédagogique révolutionnaire, ils ont donc investi un lieu. Une quarantaine de classes dans le 20ème. Attention, il n’a pas dit « école », il a été super prudent. Il n’a pas dit à ses supérieurs : « on va entrer dans des écoles. » Non, il a juste dit : « On va faire 40 classes expérimentales… ». Mon cul ! En fait l’idée qu’il avait derrière la tête, c’était de faire 40 classes expérimentales, mais d’en mettre 10 là, 10 là, 10 là et 10 là ! C’est ça qu’il a fait. À un moment donné, il a investi dans des lieux, avec des gens, avec de la chair humaine et avec des bouts de bois…

Didascalie : Gégé tape du poing sur la table.

Gégé : Tu vois, cette table a été fabriquée par un des premiers instis de l’école, Raymond Millot(19). Elle est toujours là, c’est du concret. Lui, il n’était pas instit, il travaillait dans l’industrie, il n’était pas instit du tout. Avec Gloton, ils ont investi un lieu, c’est du concret. Ils ne se sont pas forcément mis d’accord avant. D’abord parce qu’ils n’étaient que 3 ou 4. Sur 10. Gloton, en tant que supérieur hiérarchique a dit aux autres instits sur place, dans l’école investie : « Soit, vous êtes d’accord et on lance l’expérience pour quelques années, soit, vous n’êtes pas d’accord et je vous déplace ». Il a joué un rôle concret, à la hauteur de sa fonction. Il avait des valeurs de gauche évidemment, bon d’accord, mais il avait des valeurs de gauche avec une vraie volonté d’atteinte à la réalité. Il voulait atteindre la réalité, en faire quelque chose d’autre. Pas seulement des valeurs revendicatives ou doloristes. Ce n’était pas des valeurs comme ce que raconte Chantal de ces gens qui tentent de se mettre d’accord pendant des mois et des mois pour, au final, ne rien faire, n’aboutir à rien. Ou à un catalogue de belles pensées, de beaux projets. Qui n’aboutissent jamais. Je suis sûr que les lieux éducatifs différents qui ont démarré sont le fait de gens qui ont dit : « on démarre, on commence ! ».

Moi : Et pour vous deux, qu’est-ce qui fait que ça été facile de raccrocher, de sauter dans le navire ?

Chantal : Je ne dirai pas que ça a été facile. Tout le monde bossait. C’est vrai que, quand tu débarques, il y a le postulat que tu es instit. Donc déjà, tu y arrives et tu prends le train en marche. Moi, j’ai mis beaucoup de temps avant de comprendre. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de résistance, non plus. Ça a été facile parce que c’est une école qui n’est pas très demandée. Les instits ne se jettent pas sur Vitruve pour venir bosser. Je l’ai eu assez facilement parce que ce que j’avais connu ailleurs, ça n’était pas le métier que je voulais faire. Ce que je fais ici n’a rien à voir avec le métier d’instit ailleurs. On en discutait vaguement avec Violaine, on parlait de grammaire parce que c’est l’évaluation nationale des CE1 en ce moment, quand je pense aux pauvres instits qui sont obligées de faire ça au quotidien dans leur classe, moi, je ne m’en sens pas capable. C’est un autre métier avec lequel je n’adhère absolument pas, je ne suis pas d’accord.

Gégé : En ce moment, c’est le festival de Cannes et je trouve que nous, on est très Godard dans notre manière de faire. Lui, c’est le dynamitage du cinéma et nous, c’est le dynamitage de la conception de l’école en France. C’est vrai qu’en venant tous les jours, tu vois des trucs extrêmement surprenants. Tu t’aperçois qu’on est des adultes avec, normalement, un rôle éducatif clair et précis, une fonction précise et qu’on agit simplement sur une totalité, sur un objet politique qui est grand. Qui est celui pour lequel une architecture comme cela est faite, normalement, quand bien même elle serait un petit peu sectionnée par des espaces particuliers. Normalement, dans les écoles, ça devrait être ça si elles étaient réellement des écoles, si on ne faisait pas classe, mais si on faisait école… Que l’instit de CPa ne connaisse même pas le prénom de l’instit de CPb, on se dit qu’il y a vraiment quelque chose qui ne va pas, une porte qui ne s’ouvre jamais. Tu vois, le seul conseil qu’on peut donner aux pauvres enseignants, les malheureux, c’est de leur dire : « Putain, ouvrez la porte ! ». C’est tout. Ouvrez la porte ! Après, il y a beaucoup de portes à ouvrir, trop, mais si j’ouvre la porte, il peut, peut-être, déjà se passer quelque chose. Ils appréhenderont le lieu éducatif dans son entier. Pourquoi déciderait-on qu’un lieu éducatif doit être sectionné ? Tu apprends ça au CP ? Ça au CE1 ? Non, tu rentres à l’école normalement ! Tu rentres dans un lieu qui couvre 5 années globales, c’est un cursus global. Ce qui se passe quand tu rentres dans l’école, petit, en CP, c’est pour apprendre à lire, mais tout ça, eh bien, c’est tout aussi vrai pour celui qui continue à être là 5 ans plus tard. C’est une globalité. C’est une totalité. Pourquoi on l’appréhende en sectionnant ? Pourquoi tout le monde segmente ? Les parents ? Les instits ? Il faut dire non, tu es là pour apprendre. Tu as quitté l’école, toi, un jour ? Non. Moi non plus, je n’ai jamais quitté l’école…

Violaine : Ici, pour moi, l’école c’est un lieu de vie. C’est un lieu de vie dans lequel on apprend, on apprend ce qu’on doit apprendre quand on est petit, on apprend à vivre ensemble, on se confronte à la vie, en général. Ce n’est pas que le lieu de l’instruction. On apprend en tant qu’enfant et en tant qu’adulte.

Laurence : C’est vrai que ce côté « apprenti » pour les adultes, l’esprit du débutant, ça demande une espèce d’humilité de travailler comme ça, travailler toujours avec d’autres, de tâtonner avec d’autres, de se planter. Il y a une prise de risques tout le temps qui est vachement intéressante à vivre parce que, du coup, tu ne t’ennuies pas, jamais. En même temps, c’est difficile quand tu n’es pas prêt. Moi, les premières années, je pensais être prête à ça. En fait, je n’étais pas prête. Du coup, ça m’a beaucoup fait progresser d’un point de vue personnel. Du coup, tu es confronté aux autres, tu te frottes, il y a des choses qui passent, tu te remets en question.

Violaine : Tu te remets en question, tout le temps. Et comme tu es dans la même situation que les enfants, du coup, moi, je pense que tu peux mieux les aider, les accompagner. Effectivement tu te remets en cause, tu cherches, parfois tu n’as pas la réponse et, forcément, tu es plus à leur niveau, tu es plus à même de les accompagner et de les aider, de chercher les moyens de les aider pour les faire grandir, plutôt que d’appliquer des techniques ou des règles. Effectivement, on est dans les évaluations CE1, jusqu’au cou, donc, bah, voilà, quand tu vois qu’ils sont évalués sur des techniques opératoires et qu’en l’espace de 5 minutes, ils passent de l’addition à la soustraction, à la multiplication, et bien je pense que ce n’est pas ça qui les fera grandir. Ce n’est pas pour ça qu’on n’apprend pas aux enfants à faire des opérations.

Gégé : Effectivement, des fois, je me demande comment ils font pour apprendre. Je me le demande… Mais comment font-ils pour apprendre ? Il faut s’interroger sur ce qui se passe. Il y a, je crois, à Vitruve, une grand importance de l’oralité. Dans l’oral, il y a une structuration de la pensée, une mise en place de l’apprentissage qu’on ne mesure pas tout à fait. Il y a sûrement des scientifiques qui ont des outils pour mesurer ce que l’oralité favorise dans un lieu éducatif et permet comme apprentissages intellectuels. Sur le vocabulaire, sur l’argumentaire. Il y a, là, un sujet d’étude sur Vitruve qui montrerait l’importance de l’oral, comment l’oral structure la pensée et permet de progresser.

Chantal : C’est vraiment visible, après, au collège et au lycée, cette façon qu’ils ont d’argumenter, de parler, d’avoir des relations avec les adultes de façon assez précoce. C’est vraiment visible.

Gégé : Oui, ce n’est pas parce qu’on a une coordination qui tourne tous les ans, ce n’est pas parce qu’on est deux dans les classes, ce n’est pas parce qu’il y a une telle structure que les gosses apprennent. Même si… Peut-être que si, en fait : ils ont ainsi un autre rapport à la hiérarchie, à la civilisation occidentale qui est peut-être un plus décalée. Vivre dans un milieu atypique : peut-être que cela apprend des choses. Il y a sans doute d’autres facteurs qui font qu’ils apprennent quand même malgré tout le bordel qu’on fout ! Bon, moi, je suis bientôt en retraite, je prends une option sur la sénilité et je peux m’autoriser à parler avec les mots qui me conviennent, même s’ils sont inconvenants. Je pense vraiment que c’est un grand bazar, ici, mais ils apprennent quand même. Et en plus, ils sont contents de venir. Comme nous. Il est là, le bonheur. C’est quand même bizarre ! Je pense donc qu’il n’y a forcément pas que la structure qui fait l’apprentissage. Il y a autre chose.

Moi : Du coup, quelles sont vos relations avec François Muller et la mission académique de l’innovation et de l’expérimentation de Paris ?

Gégé : Oh, bah, on s’adore.

Didascalie : Rires de l’équipe

Isabelle : C’est une rencontre. On est effectivement dans une période où, quand même, avec ou malgré, ou à cause de tout ce qu’on dit, je ne sais pas comment cela se serait passé si on n’était pas rentré dans ce cadre. À un moment on s’est posé la question du cadre expérimental, cet article de loi, L34 (20), qui permet l’innovation, etc. Sous certaines conditions. Je pense que si on existe toujours, c’est, qu’à un moment donné, on a su être malin pour pouvoir s’adapter et évoluer avec habileté. C’est-à-dire : rentrer dans des choses tout en continuant à faire ce qu’on avait envie de faire, mais avoir un minimum de protection ou de garantie. Quand l’article L34 a été proposé, qu’on est rentré dans le cadre expérimental en 2006, proposé par François Muller, qui est venu nous rencontrer, qui nous a expliqué davantage, on s’est dit qu’effectivement ce serait bête de passer à côté de ça, que se serait, d’un côté, une occasion d’avoir une protection, et de l’autre de continuer à réfléchir pas que pour nous, mais avec d’autres, en réseau. C’est important de pouvoir s’alimenter et d’alimenter d’autres. Donc voilà, pour toutes ces raisons-là, c’est ce qui nous a été proposé, à ce moment-là, et on s’en est saisi. Non ?

Gégé : C’est pas tout à fait ça. C’est nous qui avons choisi, délibérément, d’entrer dans le L34. François est venu après. Le L34 est une création de la machine éducation nationale proposant un certain nombre de choses. À un moment donné, nous Equipe Vitruve, on s’est dit, ça tourne mal au niveau politique, il va donc falloir faire attention. Et on a choisi ça. Les pôles d’innovation dans les Académies, Innovalo (21), ce sont de vieilles créations. On a décidé nous-mêmes de faire ça parce qu’en ce moment l’ambiance n’est pas gaie. L’ambiance politique française n’est pas très gaie… Il est vrai que ça peut changer, l’ambiance politique, on ne sait jamais. Dans quelque temps, dans quelques années, peut-être qu’il sera proposable de dire : « Il faut, par académie, qu’il y ait, au minimum, un lycée, un collège, une école expérimentale, ou trois, ou quatre… ». À ce moment-là, on aura peut-être le pouvoir de dire : « Voilà, on a fait ça comme ça, L34, le cadre expérimental, pour des raisons historiques ». En 2006, on s’est dit : « Banco ! On y va, même si on n’était pas tous forcément d’accord sur l’opportunité d’y aller. ». C’était relativement protecteur, à ce moment-là.

Isabelle : Oui, je suis assez d’accord avec le mot « rencontre ». François Muller est arrivé au bon moment.

Gégé : On ne s’était jamais vraiment rencontré avec François. Jadis, je le connaissais, de nom et de réputation, parce qu’il était au pôle Innovalo qui était la vitrine représentative de l’innovation sur l’Académie de Paris. Bon, c’était une vitrine. À l’époque, Vitruve avait fait d’autres choix politiques. Nous avions axé notre intérêt notamment autour du CNIRS (22) , le Conseil National de l’Innovation, initié par Jack Lang (23) . Le CNIRS et le noyau qui l’animaient n’étaient pas tout à fait sur la même longueur d’ondes que les responsables d’Innovalo au Ministère. Il y avait comme une sorte de concurrence : les gens d’Innovalo se sentant comme dépossédé de leur territoire. Quand on racontera l’histoire de l’innovation et des réponses académiques ou ministérielles, on découvrira qu’il y a eu des frottements assez forts entre Innovalo au niveau national et le CNIRS. Lang avait clairement envisagé un organisme au niveau national pour essayer de promouvoir des innovations et contourner les pesanteurs de la machine. Et qui en a promu d’ailleurs un certain nombre. Ce n’était pas commode et même assez tendu avec les responsables d’Innovalo au Ministère. Très tendu même. Car les propositions que nous, on avait au CNIRS, étaient des propositions d’installer très vite des lieux éducatifs, expérimentaux et innovants avec des équipes volontaires dans la plupart des académies. Lieux à dimension globale : école complète, collège ou lycée entier. Donc, ça frottait dur. Pas de bol : il y a eu 2002. Remplacement de Lang par Ferry (24)  et disparition du CNIRS. Victoire d’Innovalo, l’innovation plan-plan… Alors L34 ! Qu’est-ce que tu veux, il y a eu Fillon  puis Sarkozy après, il faut bien trouver des possibilités de continuer à vivre en faisant du Godard.

Moi : Tout à l’heure, vous me parliez de la porosité de l’école. Pouvez-vous m’en dire un peu plus ? Comment ça se traduit ? Comment vous la vivez ? Comment ça se traduit ?

Isabelle : La porosité, c’est tout ça. Ce sont les parents, bien sûr, parce qu’avec les enfants ce sont les premiers contacts qu’on a, au quotidien, tous les jours, et qui font partie de l’école. Ce ne sont pas juste des gens qui apportent un bagage qui sont les enfants. Ce sont des gens qui font partie de ce lieu. Ils ont aussi, bien sûr, des choses à dire en tant que citoyen, en tant qu’êtres humains, embarqués dans une histoire qui est faite de cette histoire particulière et de cet enseignement particulier. Il faut donc parler, bien sûr, parler avec eux, discuter avec eux, mais aussi « faire » parce qu’on est beaucoup dans « l’agir ». On leur propose des choses et on leur dit que eux aussi peuvent proposer. Il y a beaucoup de parents qui pensent que dans l’école, les instits décident et les parents sont, au mieux, des petites mains. À Vitruve, ils peuvent proposer, prendre des initiatives. Il y a aussi le quartier, chargé de toute cette histoire dont on vient de parler et on ne peut pas faire fi de ça. Une école dans son quartier, c’est aussi une école qui permet des relations avec des associations de quartier, avec les maternelles ou les collèges du quartier. Je ne dis pas qu’on fait ça très bien, mais on fait des propositions qui sont faites par des gens qui ont pris les initiatives. C’est se dire que ça, c’est possible de le faire. Et, à partir de l’idée que c’est possible, on se rend compte que les gens vont avoir une approche différente de l’école, ils vont avoir des visions différentes, y compris celles de leur enfant à l’école. C’est-à-dire que, en faisant avec, en participant à des projets sur l’école avec les enseignants, il y a des discussions, un partage, des interrogations qui sont facilitées et qui sont permissives : elles permettent que les choses se fassent. En-dehors du quartier, il faut s’ouvrir au-delà et essayer de trouver des opportunités, des partenaires. La porosité, c’est s’ouvrir, avoir un champ des possibles qui est très large, tout en considérant que tout est possible, est facteur d’apprentissages pour nous les adultes, pour les enfants et pour les parents.

Chantal : Mais c’est vrai, je ne sais si vous en avez parlé, mais les autres écoles sont persuadées que dans cette espèce de micro société complètement factice que sont leurs écoles, eh bien l’enfant peut tout apprendre. Pour nous, c’est une grosse erreur, et c’est une société en marge de la société dans laquelle on vit, où l’enfant serait à l’abri de tout, on ne parle pas d’argent, les portes sont fermées, les étrangers n’ont pas le droit d’entrer, le plan Vigipirate… Tout est fait pour que l’enfant soit bien à l’abri dans sa bulle. Mais cette non perméabilité est quand même très restrictive pour les enfants. Evidemment, ici, on fait attention à ceux qui rentrent et aux gens que les enfants rencontrent, mais ils rencontrent des artisans et commerçants, des associations, ils sont en contact avec d’autres écoles à l’étranger.

Isabelle : Ils sont en contact avec de vraies gens, autres que leurs instituteurs.

Chantal : Et pour nous, c’est aussi ça : vivre en société. Dans notre vie, on n’a pas que des amis instits. Tu vois ? On rencontre d’autres gens, on voit autre chose, on ne lit pas que des bouquins de pédagos, on sort dans le quartier. À chaque fois qu’on sort ou qu’on va voir un festival, on se dit : « Qu’est-ce que ça va m’apporter, dans ce que viens de voir, de faire, qu’est-ce que je vais pouvoir introduire dans l’école pour pouvoir en faire profiter mes collègues ? » C’est assez perméable dans ce sens-là C’est ça aussi qui m’a plu dans cette école. Alors que, dans les autres écoles, personne ne rentre, personne ne sort, sous un prétexte sécuritaire. On garde les enfants dans la classe et les enfants ont leur manuel sous le nez, toute la journée, comme si c’était ça la vraie vie.

Moi : Avez-vous des retours de vos anciens élèves qui sont maintenant au collège ?

Chantal : Bah écoute, hier soir, il y en a qui sont venus nous voir. Il y avait des enfants de cinquième, de quatrième du collège d’à côté, qui est le collège le plus proche, là où vont la plupart de nos élèves. Ils me disaient qu’ils regrettaient les plaintes d’ici, les projets. Et en même temps, ils disaient : « Moi, mes profs, ce sont de bons profs, j’ai plein d’amis au collège, ça se passe bien ». Ce sont des élèves qui suivent bien, mais ils parlaient, quand même, de petits regrets concernant le fonctionnement de l’école.

Laurence : Nous, on a l’image d’un collège où tout est hyper réglementé, où c’est l’armée, et en fait, eux, ils disent que ce n’est pas ça.

Gégé : Ils trouvent ça, quand même, super rigide. Ils le disent. Les profs sont super rigides. Mais, à côté de ça, c’est un vrai bordel. Personne ne gère vraiment les conflits ou les problèmes. Ça résume bien la situation du collège français dans un certain nombre d’endroits qui deviennent nombreux en France. Parce que c’est quand même le maillon faible de l’éducation nationale, le collège, même si Darcos (25) a tout fait pour faire croire que c’était l’école primaire. En même temps, ce n’est pas partout comme ça, mais il y a quand même beaucoup d’endroits où ça devient difficile d’enseigner et d’apprendre. Nos élèves, ils vont aux alentours et ils s’en sortent comme tout le monde, on n’en fait pas des « cassés », on n’en fait pas des élites, non plus.

Moi : Mais quelles compétences ont-ils en plus par rapport aux autres ? Par exemple : ont-ils plus d’esprit critique que les autres ?

Gégé : Bah oui, regarde ce que dit Chantal. Au collège, on se plaint des conflits, mais on ne les gère pas puisque les profs pensent qu’ils sont des enseignants et pas des éducateurs. Qu’ils soient de gauche ou de droite, syndiqués ou pas, ils ont la même conception. Et de cette conception, les mômes se plaignent parce que le collège, ce ne sont pas que des apprentissages (même s’ils sont plus importants qu’à l’école primaire), c’est aussi une ambiance, des relations, des interactions de prof à prof, de matière à matière. Les gosses ne sont pas cons, ils ont appris un certain nombre de choses ici, et ils se rendent compte que quelque chose ne va pas. Ils sont critiques et plutôt dans la revendication et la délégation. Mais bon, après, ils attendent que ça passe. Tout le monde attend que ça passe. On dit parfois de cet âge qu’il faut que ça passe… Mais alors, 4 ans, putain, c’est long ! 4 ans de ta vie, surtout à cet âge-là, c’est super important. Mais non, les mecs, ils sont là, ils attendent que ça passe, soit parce qu’ils savent que c’est foutu, soit parce que ce sera mieux après. C’est quand même un monde d’une dichotomie de folie. C’est un échec total de l’éducation nationale. Elle a raté son collège. Et l’éducation nationale, c’est un tout : des profs, une administration, un ministère… Ils ont raté le collège dans les grandes lignes. En 62-63, De Gaulle proposait quelque chose de, finalement, démocratique et ils ont merdé le truc. Et ça fait 40 ans que ça dure, 40 ans qu’on est dans la merde et qu’on n’est pas prêt d’en sortir. Après on a mis Darcos pour nous dire que c’est l’école primaire qui ne prend pas bien, ça a rassuré le collège. D’accord, d’accord…

Moi : Pour terminer, que voulez-vous me faire passer sur votre école.

Isabelle : Bah moi, c’est simple, tout ce qu’on vient de dire, là, ça fait qu’on est content de venir travailler. On ne vit pas sur un petit nuage, mais c’est le fait de travailler ensemble, de progresser et d’apprendre, au quotidien, ensemble, qui est agréable. Et regarde, dans cette école, il y a un tas de gens qui restent. Comment expliquer ça ? C’est une sacrée vie de convivialité où tu te marres bien, c’est important, et je ne sais pas s’il y a beaucoup de gens qui se marrent dans leur boulot. Même si on peut être pessimistes, il y a quelque chose qui fait que tous les jours, j’y retourne, en me disant : « c’est vachement bien ! ». Et ça, c’est important. On ne fait pas partie des enseignants qui pleurent, qui se lamentent, qui sont isolés. Pour nous, c’est vachement bien.

Chantal : Et quand c’est difficile, on n’est jamais tout seul et ça, ailleurs, tu ne l’as pas forcément.

Violaine : Et moi je dirais que tous les jours, j’y retourne en en ayant envie et j’en ressors en ayant appris quelque chose. Quand la journée est passée, que ce soit dans un rapport avec un enfant ou un autre, et ben voilà, j’ai appris quelque chose. Tous les jours, j’ai le sentiment d’avancer.

Chantal : D’avancer et de ne pas tourner en rond. Ici, on ne fait jamais la même chose d’une année sur l’autre. On n’a jamais la même classe, on ne fait pas les mêmes tâches.

Gégé : Moi, je crois qu’il faut que le monde politique décide que, dans chaque académie, il y ait, au minimum, 2 ou 3 écoles expérimentales, 2 ou 3 collèges expérimentaux, 2 ou 3 lycées expérimentaux. Voilà, il faut. C’est une décision politique. Je n’attends rien de l’éducation nationale, rien du tout. C’est une demande politique, c’est un acte politique qu’il faudra faire. Si on veut que ça bouge, il faut que les politiques décident de dire à l’éducation nationale (qui est, normalement, au service de la vie publique, au service de la population) : il faut qu’il y ait des lieux expérimentaux différents au niveau du primaire, du collège, du lycée. S’il n’y a pas ça, rien ne changera, et je pense que l’éducation nationale s’écroulera sur elle–même. C’est la seule chance qu’elle a de s’en sortir, en tant qu’éducation nationale, si on considère, encore une fois, que c’est la réponse qu’on peut avoir au niveau éducatif pour gérer un pays comme la France. Après, au niveau concret, je pense qu’il faut qu’ils fassent sauter les portes. S’ils n’enlèvent pas les portes dans les écoles, il faut qu’ils arrêtent d’appeler ça « des écoles ».

 

Notes rajoutées par le Rédacteur :

(1) François Muller : coordonnateur académique de la MAIE
(2) Gégé : Gérard DELBET, instit à Vitruve depuis 1976
(3) Isabelle : Isabelle TARJOT, instite à Vitruve depuis 1983
(4) MAIE : Mission de l’Académie de l’Innovation et de l’Expérimentation
(5) Chantal : Chantal DOUSSOUS, instite à Vitruve depuis 1992
(6) CT : Cycle Terminal, nom donné aux CM2 à Vitruve depuis 1986
(7) Laurence : Laurence DELHOMMEAU, instite à Vitruve depuis 2004
(8) Yves : Yves MELLET, instit à Vitruve de 1989 à 2010
(9) Violaine : Violaine CALVINO, instite à Vitruve depuis 2005
(10) Christiane : Christiane ALINC, instite à Vitruve de 1972 à 2002
(11) Ecole Freinet Sénégal : Ecole Célestin Freinet à Dagana, Sénégal
(12) Frédéric : Frédéric LE MERRER, instit à Vitruve depuis 2000
(13) Aurélie : Aurélie, instite à Vitruve de 2009 à 2011
(14) Fabien : Fabien GRANDJEAN, instit à Vitruve depuis 2006
(15) Arnaud : Arnaud LALUE, instit à Vitruve 2009-2010
(16) IUFM : Institut Universitaire de Formation des Maîtres
(17) Robert GLOTON, inspecteur de l’éducation nationale, initiateur de Vitruve et du Groupe Expérimental du 20ème
(18) Groupe Français d’Education Nouvelle
(19) Raymond MILLOT, instit à Vitruve de 1962 à 1970 puis coordinateur des écoles expérimentales de la Villeneuve de Grenoble
(20) Article de la loi Fillon sur l’Education, permettant des pratiques innovantes
(21) Innovalo : INNOvation VALOrisation, organisme créé sous le Ministère de François BAYROU en 1995
(22) CNIRS : Conseil National de l’Innovation et de la Réussite Scolaire, organisme national créé par Jack Lang en 2000
(23) Jack LANG :  Ministre de l’Education Nationale 2000 à 2002
(24) Luc FERRY : Ministre de l’Education Nationale de 2002 à 2005
(25) Xavier DARCOS : Ministre de l’Education nationale de 2007 à 2009