Profusion de sigles en tous genres, obligation au jargon, nouvel obscurantisme bureaucratique, abréviations sibylines : l'époque est à la consonne. Elles sont partout. Elles dominent.

Elles sont sans son.

Qui se cache derrière ce nouveau complot, qui porte atteinte à la musicalité de notre patrimoine (patrie-moine...) ?

De singuliers réactionnaires, gauchistes le jour, conservateurs la nuit, si conscients de leur appartenance de classe, tentent-ils de détourner l'attention en lançant de ridicules protestations sur la prétendue disparition des lettres, des chiffres, des blouses ? N'est-ce pas plutôt pour mieux rétablir leur domination d'Elus, leurs croyances d'Héritiers, leurs certitudes d'Aristocrates du Savoir ?
Mandarins de demain matin, encocardés du Grand Soir, ils ont l'imposture pour vraie posture.

Collectif de jeunes professeurs pauvres mais en colère, nous voulons le retour à la voyelle. La voyelle c'est le son premier ! La voyelle c'est le clairon suprême !
"Sauvez les voyelles" désormais seul étendard de notre ralliement.

Vivent les voyelles ! Vive Rimbaud !

 

 Voyelles


A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
 
Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
 
U, cycles, vibrement divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
 
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Arthur Rimbaud