Dans la collection : Vitruve pour Mémoire...

 

 
 

Le document original se présente sous la forme de plusieurs feuillets (recto, type photocopie sur papier glacé). Les feuillets sont numérotés de 1 à 8 en haut à droite. Il s’agit de la retranscription sur papier d’un enregistrement sur magnétophone à cassettes audio.
En titre :Vitruve, Liliane, Jean-Marc, Agnès
Une date : le 28/3/77

Liliane c’est Liliane Dayot (à Vitruve de 1975 à 1982),
Jean-Marc c’est Jean-Marc Houzet (à Vitruve de 1970 à 1995),
Agnès c’est Agnès Guy (à Vitruve de 1976 à 1978)

Le document relate principalement les propos de Jean-Marc, semble-t-il. Il apporte un témoignage assez précis sur la genèse du terme « projet » et éclaire la démarche de projets à Vitruve. Il relate aussi l’histoire des clubs, du décloisonnement, leurs critiques et les diverses expérimentations menées à Vitruve dans les années antérieures.

Face 1 de la cassette

Les projets
Ça fait 4 ans qu’on s’est lancé là-dedans. Le terme de globalisation est venu avec Foucambert (1), mais l’idée, la 1ère expérience de ce qu’on appelle « projet » maintenant, ça a été tenté il y a 5 ans.
C’était la production d’une table. L’histoire de trouver quelqu’un de l’extérieur qui viendrait c’était l’histoire de la table que je devais faire pour une mère. C’était l’idée d’utiliser de vrais outils d’adultes : perceuse électrique, ciseaux à bois…
L’idée est venue à travers la critique qu’on a fait des clubs.
Il y a eu un certain nombre de petites expériences. La 1ère que j’ai faite à Vitruve, c’était avec un moteur de moto. C’était Jacques Brageon (2) qui m’avait apporté ça. J’avais un CE2. Au début, les gosses n’osaient pas y toucher. Et  après, progressivement, ils sont venus avec des marteaux, des tenailles, des pinces, etc pour essayer de démonter ce moteur.
Ils ont tout démonté, ils n’ont remonté que la carcasse, pas ce qu’il y avait à l’intérieur. Ce qui les avait intéressé c’était l’aspect.
Il y avait une caricature : pour faire de la mécanique il faut avoir des outils, n’importe quel outil. Ils étaient là, tous grimpés les uns sur les autres, avec un outil, n’importe quoi, c’était le symbole.
À cette époque-là, c’était assez dingue.
Avec la table c’était très différent.
C’était en CE1. J’avais discuté avec une mère de l’idée de fabriquer une table. Elle est venue à l’école expliquer aux enfants ce qu’elle voulait. Elle l’a payée, c’était déjà le même principe qu’aujourd’hui. J’ai apporté tous les outils.
En même temps il y avait remise en question des clubs. L’équipe a beaucoup discuté : la coupure entre loisirs et travail.
Par exemple les CP de l’époque avaient fait une enquête, ils avaient dessiné comment ils voyaient l’école : au rez-de-chaussée il y avait les classes et au-dessus les ateliers de clubs. Vraiment la dichotomie. Le résultat c’est que les gosses considéraient les clubs comme un défouloir, ensuite ils étaient toujours avec le même adulte dans la classe.
La critique du fonctionnement en classe et en club a conduit a des règles : qu’il y ait plusieurs adultes sur un groupe, que le travail soit une unité sociale.
Ce qui nous avait frappé c’est que les gosses qui faisaient des choses, à la fin du club, ils cassaient tout. Alors là, on ne comprenait pas. Et à la limite on serait devenu violent, méchant devant cette casse, cette perte d’argent.
On a vu apparaître des comportements, des incidents (par exemple des briques jetées par la fenêtre) qui n’existaient pas avant les clubs.
Pourquoi en période de club ça se passe comme ça ?
On a vécu 3 ou 4 ans en club et c’est cette critique-là, plus un certain nombre d’expériences qu’on avait pu tenter dans la classe, en particulier la fabrication de la table, qui nous ont conduit à poser le problème d’un truc à débouché social, le projet social.
Et c’est là qu’est née l’idée de sortir de l’école.

L’idée qu’il y ait plusieurs adultes sur un même groupe d’enfants ou l’idée qu’un enfant soit, dans sa vie à l’école, en contact avec des adultes différents dans la même journée, ça a donné naissance au décloisonnement.
Quand on a supprimé les clubs, l’idée du décloisonnement c’était : premièrement de mettre les activités manuelles et intellectuelles sur le même plan, deuxièmement qu’il y ait plusieurs adultes.
C’est Gilbert (3) qui a expliqué la contradiction qui devenait insupportable, aussi bien pour l’instit que pour les enfants : le matin avec ton groupe de gosses (qu’on appelait le groupe de vie), tu assurais les acquisitions et l’après-midi tu pouvais vivre en tant qu’individu avec d’autres enfants. Et la coupure était énorme : le matin tu étais le maître et l’après-midi tu étais un adulte ayant une autre fonction par rapport aux enfants dans les activités de club.
L’idée était donc de détruire ces deux niveaux. On s’est dit : il faut mettre les maths et le bricolage par exemple au même niveau. Donc il faut qu’au niveau de la structure-temps ce soit la même chose.
D’où l’idée de décloisonnement qui consistait à ce que les « activités d’éveil » et les activités maths par exemple soient mélangées, qu’il n’y ait pas une coupure au niveau du temps, des adultes…
C’était une structure difficile à réaliser parce que quand il y a 200 ou 250 enfants, un grand nombre d’adultes, le gosse ne sait plus où il est. Il a une carte : de telle heure à telle heure, il est avec untel. Il y avait tout un contrôle à effectuer, c’était une structure très lourde.
C’est en fonction de la critique du décloisonnement qu’on est arrivé au projet. C’est là qu’est venue l’idée d’un projet à partir d’un groupe où il y ait un certain nombre d’adultes communs sur le même groupe.
Tous les matins c’était décloisonné et l’après-midi il y avait un groupe de vie. Le groupe de vie se faisait non plus à travers les acquisitions scolaires mais à travers une activité sociale.
Le matin, le gosse faisait des maths, du français, de bricolage, etc. Il avait des « unités de temps », il avait un carton où il avait par exemple 3 séances de maths par semaine, 3 séances de français et 3 séances de bricolage, des séances de dessin… Il devait avoir rempli son contrat à la fin de la semaine.
Tous les matins c’était ça : le gosse naviguait, toutes les heures il changeait d’activités, de lieu d’activité, d’adulte et de groupe. Il changeait de tout. C’était comme ça pour toute l’école sauf les CP.
C’était lourd à manier mais on était très organisé et déjà à l’époque des clubs on avait été rôdé : à la « grand époque » des clubs il y avait 22 activités proposées et une trentaine d’adultes. On était beaucoup plus organisé matériellement qu’on ne l’est maintenant.
Par exemple les plannings : un adulte coordonnait et on était capable de dire à chaque instant où était l’enfant à travers un planning grand comme la moitié du mur où étaient inscrits les 250 gosses. Et chaque gosse avait sa carte, il savait où il allait. Il n’y avait pas de problèmes
Et pour le décloisonnement c’était un peu pareil.
Le groupe de vie, il se constituait non plus à travers des activités scolaires  et autour d’activités scolaires mais à travers une activité sociale hors scolaire. C’était l’après-midi qu’on faisait le groupe de vie, il n’y avait aucune acquisition, rien.
C’était des tentatives de projets, des mini-projets.

Parallèlement à ça avec les parents, nous avons fait une réunion avec tous les animateurs en Normandie (4). On était 80 personnes, ce qui est énorme pour Vitruve. Là il y a eu une réorientation de l’activité des parents vers des projets qui, au lieu de se passer une après-midi par semaine, se dérouleraient sur toute la semaine en fonction des activités des gosses.
Il y avait donc un projet livre, un projet cinéma, etc, que des parents devaient assumer mais toujours /// manque des mots, non transcrits ///
Un des projets qui reste c’est le mur du préau qui a été peint. Il y avait un projet de parent qui voulaient faire une fresque murale, ce qui était une activité culturelle mais ouverte vers une confrontation avec l’extérieur. Ça a été pris en charge par des parents et des animateurs.
Mais un certain nombre de chose assumés par les parents n’ont pas fonctionné pour deux raisons principales :
1/ ça tenait au statut de parents et
2/ les gosses étaient pris sur l’ensemble de l’école.
Ça a entraîné des contradictions avec la structure instit ; par exemple les parents venaient chercher les gosses dans les classes. Il fallait clarifier tout ça.
Et ça a donné naissance au projet, à l’idée d’un groupe de vie avec plusieurs adultes sur un même groupe d’enfants. Comme on ne pouvait pas compter sur les parents, il fallait qu’il y ait au minimum 2 instits donc ça voulait dire 2 classes où tout serait assumé (les acquisitions) en dedans du projet.

 

C’est comme ça que c’est venu. Là où on a trouvé la cohérence. On n’a jamais été si cohérent à Vitruve, il y a 3 ans, par rapport à toutes les expériences qui avaient eu lieu avant.
Le mot « globalisation », il est venu par Foucambert à travers un certain nombre de stages. On s’est rencontré là-dessus. Lui, il avait abouti d’une manière théorique, par une voie totalement intellectuelle, mais il n’avait rien de précis, c’était l’idée.

Les gens sont restés aux clubs dans la plupart des écoles. C’est la panacée. Et puis c’est pratique quand tu as déjà pris une routine. Par exemple, cette histoire de défoulement, au moment des clubs, à Decroly (5) ça n’existe pas. D’ailleurs ils appellent ça « ateliers » parce que ce n’est plus la même raison d’être, ce n’est plus le club de loisirs à part. Par exemple il y a un atelier de réparation d’objets dans l’école. La différence avec Vitruve c’est que ça ne sort pas de l’école la plupart de leurs projets. Il y a quand même quelques tentatives. Mais il n’y a plus cette excitation chez les gosses parce qu’au bout d’un moment ils sont rodés, ils sont passés partout. Alors ils se sont arrêtés là.
Et puis c’est une conception idéologique qu’il y a derrière. C’est quel rôle tu donnes aux parents. Et le rôle spontané des parents dans l’école c’est des clubs. Par exemple à la Villeneuve de Grenoble (6) ils ont fait des ateliers ouverts à tout le monde et quand tu vois le contenu de ces ateliers-là, c’est le style club de loisirs qui est propre aux classes moyennes.
Il y a une autre influence : c’est le milieu social mélangé des enfants qu’on trouve à Vitruve et qui pousse à ça, et qui n’existe pas, par exemple, à Decroly comme pression.
Ils n’ont pas ce problème-là, ils ne peuvent attendre que le problème psychologique puisqu’il n’y a que ça.
Et puis le problème est culturel. A Decroly, les clubs c’est leur culture. A la Villeneuve c’est pareil.
Qui y va ? C’est les classes moyennes parce que c’est leur univers culturel : il y a du tissage, etc,  ça fait partie de la culture des classes moyennes. Les clubs c’est ça. Et si ça se bloque là c’est que les instits, ils sont représentatifs des classes moyennes, avec cette culture des classes moyennes.
Et c’est pour ça qu’ils ne vont pas plus loin.
Les gosses des classes populaires ne se reconnaissent pas dans les clubs, ce n’est pas leur culture. Ce n’étaient pas les fils d’intellectuels ou des classes moyennes qui foutaient les clubs en l’air. C’étaient les émigrés (sic).
Il y a un choix à faire : qui tu écoutes ?
Ou bien tu écoutes les classes moyennes ou bien tu écoutes les émigrés (sic).

Face 2 de la cassette

Donc, on en est venu à assumer des projets qu’on pouvait assumer seuls, sans l’aide de l’extérieur. Le cirque (7), le restaurant (8), fil de fil (9), ça fonctionne seul, tu peux le préparer pendant des mois sans l’aide de l’extérieur. L’histoire du cirque par exemple : tu peux vivre le cirque clandestinement dans l’école très longtemps. Après le produit fini, une fois que ton cirque est fait, tu le fais tourner. Tout peut fonctionner de l’intérieur : après tu essaies de le vendre ou tu essaies de faire des représentations, ça marche ou ça marche pas.
C’est un peu moins vrai pour le « restaurant » : il avait une contrainte hebdomadaire, il ne pouvait pas subsister sans cette confrontation avec l’extérieur.
Le point de départ c’était : on ne peut pas recommencer tous les ans le même projet ; au lieu de faire le cirque on peut faire du théâtre, au lieu de faire un album on peut faire des bandes dessinées par exemple.
Mais devant les difficultés et après l’analyse qu’on a faite, on a pris conscience qu’il était nécessaire qu’un relais extérieur existe, que le projet soit pris en charge par l’extérieur.
C’est comme ça qu’on est arrivé à la deuxième étape du développement du travail en projet : c’est à dire avoir un projet qui soit le plus globalement social,qui soit pris en charge par l’extérieur. C’est comme ça vraiment que tu arrives à déstructurer l’école.
Où on est actuellement c’est dans cette difficulté-là.
Pour le projet « Belleville » (10) par exemple on a utilisé des positions de repli ; on peut se replier sur un truc plus interne. Toute l’histoire de « Belleville », le Belleville historique tu peux l’assumer sans qu’il y ait un relais réel à l’extérieur.
« Belleville » a perdu sa possibilité de projet social tel qu’on le voyait, c’est-à-dire répondant plus ou moins à une demande extérieure, avec un impact des enfants sur le milieu social.
Le premier problème c’est le degré d’investissement des instits : la collaboration avec les gens, les contacts avec les groupes, comités, associations, les explications de notre travail, on ne l’a pas fait. Est-ce qu’on pouvait le faire ? Il aurait fallu être continuellement sur la brèche. Est-ce qu’on aurait pu le faire ou pas ? C’est une autre question.
Il y a eu aussi d’autres problèmes : on avait envisagé de travailler avec 40 enfants et 4 adultes à certains moments (Jean-Marc, Agnès, Liliane, Gilbert). Mais Liliane a été absente longtemps et l’effectif est passé à 60.
La difficulté principale c’est qu’il faut convaincre les autres de l’intérêt de tout ça.

Un des rêves de projet c’était – inspiré de Bonneuil – que des enfants aillent sur des lieux de travail à intervalles réguliers, toutes les semaines par exemple. Là, il me semble qu’on arriverait à changer quelque chose. Ça pourrait même être pendant 8 jours mais pour vraiment travailler.
Une fois les élèves de CE1 avec Jean-Marc sont allés pendant 2 jours…
Nous, l’an dernier, au cours des enquêtes pour le « Restaurant », il y a des gosses qui ont réussi à aller dans deux ou trois endroits. Ils ont, par exemple, participé à Decroly au truc autogéré par des parents à la préparation d’un repas de cantine avec l’économe. Mais c’est tout.
Il y a une double barrière :
1/ Du temps de Freinet c’était possible d’aller chez un paysan ou un artisan, mais à Paris ?
2/ Il y a des outils qui sont dangereux : la toupie du menuisier par exemple.
Quand on a été à l’imprimerie pour Fil de Fil on a tout fait sauf, arrivés à la machine offset. Le gars a dit : « N’y touchez pas, les enfants ! Moi, j’ai mis 4 ans pour savoir m’en servir. »
Les gosses, ils ont ouvert les yeux et c’était fini.
En classe verte en Ardèche, les enfants sont allés en groupe de 2 chez des gens y faire un travail réel avec eux. Par exemple il y avait la ferme qui faisait l’élevage des chèvres, celle qui récoltait le lait puis celle où on fabriquait le fromage. C’était déjà une production et un découpage industriels.
C’est une question qui est loin d’être résolue : quelle peut être la place de l’enfant dans la production, par rapport aux machines par exemple ?
Pour modifier le statut de l’enfant, c’est comme pour modifier le statut de la femme : il faut qu’elle ait un rôle au niveau de la production. Oui, mais un enfant qu’est-ce qu’il peut faire dans la production, dans les grandes boites ?
Nous, on est très mal placés pour répondre à cette question parce qu’on n’a pas une pratique dans l’entreprise. On a des mythes dans la tête. Le gars qui dit : « J’ai mis 4 ans pour apprendre l’offset », est-ce que vraiment il faut 4 ans . Est-ce que ce n’est pas 6 mois ? Est-ce qu’on ne peut pas concevoir des machines qui soient plus simples ? C’est un problème qui nous dépasse largement. « Belleville » c’était une solution de sauvetage. Mais c’est assez intellectuel, ça veut dire que tu fais une sélection.

Notes

  1. Jean Foucambert, Inspecteur de l’Education Nationale, chercheur à l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique) et animateur de l’AFL (Association française pour la lecture)
  2. Jacques Brajon, instit à Vitruve de ?  à 1972
  3. Gilbert Boudot, instit à Vitruve de 1972 à 1978
  4. Sans doute rencontre de la Neuville du Bosc dans l’Eure en 1973-1974
  5. Ecole Decroly. Etablissement fondé sur les méthodes d’Ovide Decroly, Maternelle, Ecole élémentaire, Collège. Implanté à Saint-Mandé (94)
  6. Ecoles de la Villeneuve de Grenoble. Groupes d’école maternelles et élémentaires qui ont pratiqué la pédagogie de projets au cours des années 70 et 80. Coordonnées par Raymond et Rolande Millot.
  7. Le projet « Belleville » a été mené en 1976-1977 par Jean-Marc, Liliane et Agnès avec les enfants de CM (CM1 et CM2)
  8. Le projet « Cirque » a été mené en 1974-1975 par Henri et Maïté (cf En sortant de l’école) avec des enfants du CE1 au CM2.
  9. Le projet « Restaurant » a été mené en 1975-1976 par Liliane avec des enfants de CM
  10. Le projet « Fil de Fil » a été mené en 1975-1976 par Jean-Marc et Gilbert avec des enfants de CE1